Irrésistible espagnol
Quand l’Amérique se montre bilingue (ou plus)...

Le mardi 9 juillet 2013 par Asteur-Amérique

Pour aller aux États-Unis, pour y vivre et y travailler, apprendre l’anglais est nécessaire ; mais ce qui est nécessaire n’est pas ou plus forcément suffisant ; ou tend à le devenir. L’Amérique change, elle se diversifie à grande vitesse et, inexorablement, l’espagnol gagne du terrain et s’impose comme la véritable langue seconde des États-Unis.

La présence massive des Latinos dans tout le sud, du Texas à l’Oregon, et plus loin en Floride explique que le bilinguisme et plus encore l’immigration soit des questions sensibles dans tous ces états et notamment au Texas, en Californie ou en Arizona. Seulement, ces états ne sont plus les seuls concernés. La ville de New-York, entre autres, communique désormais dans les deux langues. Sa dernière campagne contre l’obésité et le sucre dans les sodas a été publié à la fois en anglais et en espagnol. Un bilinguisme qui s’explique notamment par la forte et ancienne présence des Puertoricains.

Globalement, 40 millions d’hispanophones vivent aux États-Unis soit 13% de la population. Mais les Latinos représentent 17% de la population - la plus importante communauté après les Blancs... non-latinos ! - et forment un peu partout des communautés importantes ; 47% de la population du Nouveau-Mexique ; un bon tiers de la population californienne où il y a 14,5 millions de Latinos pour une population totale d’un peu plus de 37 millions de Californiens ; dans certains comtés du sud du Texas, ils sont majoritaires parfois à plus de 95%. Ils ne peuvent plus être ignorés d’autant que la forte croissance de la population hispanique - dont le moteur est la natalité [1], pas l’immigration - renforce chaque jour son poids politique. Le vote latino a pesé lourd dans l’élection de Barack Obama.

Et la grande réforme des lois sur l’immigration, discutée en ce moment, devrait accentuer cet état de fait : la grande majorité des 11 millions de sans-papiers qui devraient être régularisés sont Mexicains et parlent donc espagnol.

Cependant, comme dans toute progression, il y a des étapes, des seuils, des paliers, des tournants. L’un deux, très symbolique, a été franchi il y a quelques semaines par le sénateur de Virginie, Tim Kaine, lors du débat sur la réforme des lois sur l’immigration. Si ce n’est pas la première fois qu’un sénateur s’exprime en espagnol ou dans une autre langue au Sénat - les États-Unis n’ayant pas de langue officielle - il est le premier à le faire aussi longuement. De fait, il est le premier à faire l’intégralité de son intervention, soit un petit quart d’heure en espagnol - avec l’accord, obligatoire, des autres sénateurs - pour expliquer la réforme de l’immigration aux hispanophones.

Tim Kaine a appris l’espagnol dans les années 80, au Honduras. Il avait alors interrompu ses études de droit à Harvard pour aller aider à l’administration d’une école catholique tenue par des jésuites. Mais cette expérience, si elle lui permet de s’exprimer très correctement en espagnol, n’est pas la raison de son geste. Tim Kaine, en tant que sénateur, mais également ancien gouverneur de l’état de Virginie parle espagnol... tous les jours. Même dans cet état du Vieux Sud, les hispanophones représentent plus de 8% de la population.

Tim Kaine parle donc en espagnol lorsqu’il part en campagne pour le poste de sénateur du Virginie...

... ou lorsqu’il s’agit de soutenir la candidature de Barack Obama à la présidence des États-Unis.

Kaine poursuit également un autre objectif, plus large : celui de montrer la diversité linguistique, très ancienne, des États-Unis. En guise d’introduction de son discours, il a rappelé que l’espagnol est parlé sur le territoire nord-américain depuis 1565, date à laquelle les explorateurs espagnols fondirent l’établissement de San Augustine dans l’actuelle Floride. Un poste conquit par les armes aux colons français de Jean Ribault, arrivés là une années auparavant. [2] Tout cela, donc, des décennies avant l’arrivée du Mayflower, les Pères pélerins ne débarquèrent qu’en 1620, et même celle de John Smith, dont la première expédition toucha l’Amérique, en Virginie justement, qu’en 1607.

Si cette histoire est ancienne, la diversité linguistique américaine, elle, n’a jamais été aussi importante qu’actuellement. Depuis toujours, toutes les arrivées d’immigrants apportent des langues nouvelles - dont la plupart disparaissent au bout de la première génération - et New York est devenue un laboratoire exceptionnel pour les ethnolinguistes, principalement ceux qui, au delà du paradoxe, tentent de préserver la diversité linguistique mondiale qui ne fut jamais aussi menacée qu’aujourd’hui. À New York, on parlerait plus de 800 langues en péril...

D’autres le sont beaucoup moins. Sur la côte ouest, par exemple, les langues asiatiques sont en pleine croissance. Lorsque la sénatrice de Californie, Carol Liu, communique sur les crédits d’impôt, elle le fait en anglais et en espagnol, mais aussi en arménien, en cantonais et en mandarin. Tim Kaine a d’ailleurs déclaré à la presse que son prédécesseur, l’ex-sénateur Jim Webb, un ancien marine engagé et maintes fois décoré pendant la guerre du Vietnam, aurait pu s’exprimer au Sénat en vietnamien.

L’anglais lui-même change. On ne le parle pas, ou plus, de la même manière, dans le Nord ou dans le Sud, à l’Est ou à l’Ouest comme tend à le prouver cette étude récente de l’Université d’état de Caroline du Nord. L’idée de patchwork, figuration d’une Amérique de plus en plus morcelée, socialement, ethniquement, culturellement et linguistiquement, tend à se substituer à celle de « melting pot » (pot pourri).

À la pointe de ce mouvement : la Louisiane. Son histoire française et espagnole avant d’être usanienne, les liens avec la Caraïbe et son histoire créole, et puis, comme beaucoup d’autres états, toutes les communautés qui sont venus s’y installer, en font un des états les plus riches linguistiquement parlant. Et si l’espagnol progresse, comme partout ailleurs en Amérique, le français compte bien reprendre peu à peu sa place dans le paysage. Depuis trente ans, ses classes d’immersion en français ont permis à des milliers de jeunes américains, qu’ils soient de familles anglophones, hispanophones ou francophones, d’apprendre dans un cadre bilingue. Les jeunes Latinos ont ainsi, en Louisiane, la possibilité de maîtriser trois langues presque locales. Ils vivent dans un environnement globalement anglophone (mais avec un anglais louisianais), ils apprennent le français louisianais à l’école et parlent l’espagnol, parfois louisianais, à la maison. Mais la Louisiane va plus loin dans ses objectifs de bilinguisme. Il y a quelques semaines les représentants de l’état votaient une motion pour la mise en place d’une signalisation bilingue – en anglais et en français louisianais - dans l’état. Cette motion vient d’être approuvée par le gouverneur, Bobby Jindal, qui en a signé le décret d’application le 21 juin dernier.

Comprendre l’Amérique d’aujourd’hui, comme nous y invite Tim Kaine, implique donc de prendre en compte, et de plus en plus, cette dimension plurilingue, et principalement hispanophone, de la société américaine car l’évolution, dans ce sens, est assez inévitable. Il faut se souvenir, en effet, que le multilinguisme, notamment pour tout ce qui concerne les élections, est une obligation légale aux États-Unis depuis près de... 50 ans ! La loi sur les droits électoraux qui l’instaura a été voté en 1965...

Pour aller plus loin :

> El bilingüismo y la democracia : el caso de los latinos en los EE.UU (Le bilinguisme et la démocratie : le cas des Latinos aux États-Unis). Rodolfo O. de la Garza. Institut Cervantès.

> Le blogue de Christophe Landry sur la Louisiane latine.

::::::::: A lire aussi :::::::::
Auteur :

Renart Saint Vorles est un coureur des bois numériques nord-américains.

Notes :

[1A l’heure actuelle, les jeunes de moins de 5 ans issus des minorités raciales représentent 49,9% des jeunes de moins de 5 ans. les 50% restant étant fils et filles des Blancs non latinos. Les minorités dans leur ensembles sont donc en passent de devenir majoritaires et les latinos en constituent la part principale

[2Le corsaire fut célébré, au printemps dernier, par Jacksonville, dans le nord de la Floride, dont il est le fondateur.


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